La Nouvelle-Orléans, modèle réduit

Pendant vingt-cinq ans, une maquette dans la tête, en cachette… Trois fondus du jazz reproduisent la Nouvelle-Orléans de l’époque héroïque au 1/87.
Il était une fois, juste après la Deuxième Guerre Mondiale, deux fanatiques de la musique Nouvelle-Orléans dont le revival faisait alors fureur dans les caves de Saint-Germain-des-Prés.
Le premier s’appelait Pierre Merlin, du même nom que l’enchanteur. Né en 1918 à Bordeaux où il avait fait les Beaux-Arts, puis dessinateur pour la publicité et la décoration, il joue dès 1946 du cornet dans l’orchestre de Claude Luter au club légendaire du Lorientais. Né en 1928 à Paris, le second s’appelait Pierre Atlan, il était ingénieur dans une grande entreprise de construction aéronautique, tout en passant son temps libre à jouer de la clarinette, lui aussi dans le style de la Nouvelle-Orléans du début du siècle.
C’est au cours de l’année 1947 qu’ils fondent le High Society Jazz Band. «J’allais écouter Luter et Merlin au Quartier Latin, se souvenait Pierre Atlan en 1980. Ils jouaient justement dans ce style très New Orleans que j’aimais par-dessus tout… Nous avions les mêmes goûts en musique et les mêmes passions. Notamment celle de ces trains à vapeur américains aux formes et aux couleurs merveilleuses qui avaient nourri nos imaginations d’enfants. D’où l’idée de construire ensemble un vrai réseau ferré américain, puis d’y adjoindre le cadre extraordinaire de la ville elle-même, de la Nouvelle-Orléans…»

A partir de 1956 à Paris, d’abord rue de Fécamp, puis de 1962 à 1980 dans le quartier du Marais, rue de Braque où la famille Atlan a pu disposer durant dix-huit ans d’un espace de six mètres sur dix pour la réalisation du projet, c’est ardemment qu’ils se sont mis à l’œuvre : Pierre Merlin avec ses compétences de maquettiste et Pierre Atlan avec ses connaissances approfondies dans le domaine de l’électricité et de l’électronique, Claude Luter leur donnant un coup de main de temps à autre au cours des toutes premières années. Comme une sorte d’immense table surélevée, la plateforme qu’ils ont tout d’abord édifiée pour y disposer les maquettes s’est étendue d’un mur à l’autre sur toute la surface de la pièce, avec l’aménagement de quelques trous pour y passer la tête et le haut du corps… Pierre Merlin et Pierre Atlan se rendront plusieurs fois à la Nouvelle-Orléans où ils prendront des photos et d’où ils ramèneront de nombreux documents, allant même jusqu’à rapporter dans une bouteille de l’eau du véritable Mississippi afin de la verser dans celui des maquettes parisiennes…

En 1981, la reconstitution de la ville n’était pas achevée, mais plusieurs quartiers parmi les plus intéressants l’étaient quasi complètement, à commencer par le Vieux Carré français et Storyville. C’est, hélas, à ce moment précis que la famille Atlan s’est vu contrainte de déménager de la rue de Braque et de vider entièrement la grande pièce de soixante mètres carrés dévolue à la reconstitution de la Nouvelle-Orléans d’autrefois. Démontées, dévissées, décollées, les précieuses maquettes seront mises dans des caisses de carton, lesquelles seront entreposées chez un garde-meuble, dans un garage puis dans un grenier d’amis de la famille à Angers. Elles n’en ressortiront que vingt-cinq ans plus tard, en juin 2006…
C’est en préparant en 1990 pour France Culture une émission sur Buddy Bolden que j’ai appris que deux «fous» avaient passé vingt-cinq ans de leur vie à se construire en cachette la Nouvelle-Orléans de l’époque héroïque ! Pierre Atlan ayant disparu en 1988, je me suis adressé à Pierre Merlin avec lequel, en dix ans, je devais être amené à avoir un nombre incalculable de conversations téléphoniques sur le même sujet… J’ai eu un choc devant la beauté des photos en couleur des maquettes qu’il m’a envoyées avec le plan des différents quartiers. Le souhait de Pierre Merlin était d’avoir la possibilité de parachever l’ouvrage dans un lieu adéquat et, comme piqué au vif par le défi que cela représentait, je n’ai eu de cesse de remuer ciel et terre pour que cette reconstitution de la Cité du Croissant reprenne vie… Nous avons failli réussir en 1992 au Festival de Lille où j’étais conseiller musical, puis en l’An 2000 avec la célébration du Millénaire et un slogan tout trouvé : «1900-2000, le jazz a cent ans»… C’est cette année-là qu’à son tour, Pierre Merlin s’en est allé retrouver au ciel ses amis musiciens.

Après la catastrophe naturelle du cyclone Katrina qui s’est abattue sur la Nouvelle-Orléans le 29 août 2005, la portée symbolique de cet « acte pour l’art » que représentaient les maquettes m’est apparue d’une façon aveuglante. Finalement, c’est avec le Ministère de la Culture qu’une entente vient d’être trouvée, juste au moment où la France s’apprête à participer de façon conséquente à la reconstitution de la cité louisianaise. Données sans contrepartie financière par la famille Atlan qui en est héritière, ces maquettes seront remises d’une façon officielle par la France au maire de la ville sinistrée en mars 2007.
Sans ménager leur peine, les deux filles de Pierre Atlan, Pauline et Emmanuelle, se sont employées à les sortir de leurs caisses de carton et à les redisposer de bonne façon dans l’espace. Energiques et rayonnantes, toutes deux assument simultanément les fonctions d’hôtesse de l’air et de mère de famille et l’aînée, Pauline Atlan, brille par ailleurs en tant que chanteuse dans le High Society Jazz Band fondé par son père et Pierre Merlin, et qui constitue aujourd’hui le meilleur orchestre New Orleans de l’Hexagone. Elle chante aussi dans le style piquant d’Anita O’Day au sein de l’ensemble plus contemporain d’Air Swing And Fire. A mi-course de leur restauration, les maquettes seront donc données à voir les 16 et 17 septembre au Salon des Maréchaux du Palais-Royal avant d’être ultimement affinées pour être offertes à la ville où est né le jazz.
Daniel Caux est décédé en juillet 2008. Un recueil de ses textes sur la musique paraît en novembre 2009, Le silence, les couleurs du prismes & la mécanique du temps qui passe aux Editions de l’éclat, Paris.
Ce texte sur la Nouvelle-Orléans est reproduit avec l’aimable autorisation de Jacqueline Caux.
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