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Gilles Peterson, carnet de route cubain

Déposé par Michel Danzer le 22 octobre 2009 – 16:47Pas de commentaire

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« En Angleterre, les gens ne connaissent de Cuba que le Buena Vista Social Club ». Un constat qui le don d’irriter Gilles Peterson. Le DJ anglais sort donc Havana Cultura, une ballade sur les sentiers encore mal balisés de l’île, ceux de sa scène hip-hop, électro et surtout du jazz cubain contemporain.

Q: Comment avez-vous découvert la musique cubaine ?

J’ai découvert la musique cubaine au début de mes activités de dj, avec des groupes comme Irakere et Los Van Van, dont on passait les disques dans les soirées de l’ Electric Ballroom de Camden, il y a 20 ans déjà. Et puis à ce moment-là le club de jazz Ronnie Scott’s avait établit des liens avec Cuba. Il y avait un festival de jazz à La Havane – auquel je ne suis jamais allé – mais un échange s’était créé entre l’Angleterre et Cuba, et beaucoup de groupes cubains venaient à Londres – Arturo Sandoval et plein d’autres y passaient. Assez tôt dans ma carrière j’ai donc eu l’occasion d’écouter de la musique cubaine  jouée en live. Mais ça faisait longtemps que je ne m’étais pas passionné à ce point pour la musique cubaine.

Q: Racontez-nous l’histoire du projet « Havana Cultura »

J’étais intéressé par Cuba comme je suis intéressé par l’Ethiopie ou par l’Argentine : c’est une pays dans lequel je n’avais jamais été et dont la musique me fascinait. Mais ce sont les gens d’Havana Club – la marque de Rhum – qui ont un site Internet qui s’appelle « Havana Cultura » et qui m’ont approchés il y a un an pour voir si je voulais aller là-bas faire une compilation comme celles que j’avais faites sur le Brésil ou sur l’Afrique. Aujourd’hui, quand tu travailles  dans une maison de disques et que tu veux faire des projets assez ambitieux, une des nouvelles formules c’est de travailler avec des entreprises qui puissent soutenir des projets importants. Mais ce n’est pas toujours possible de trouver un soutien de ce genre qui soit honnête et sincère. Et là les gens d’Havana Cultura avec qui j’ai travaillé m’ont surpris en bien, car ils étaient vraiment des personnes impliquées localement dans la musique, et qui m’ont vraiment inspirés. Ils voulaient qu’on fasse quelque chose d’intéressant plutôt qu’un truc rétro, et qu’on trouve une manière de célébrer la nouvelle génération cubaine. C’est drôle, parce que c’est toutes ces choses que tu penserais négatives à la base : une grande entreprise, liée à Pernod Ricard, tu te dis oh là là !…Mais finalement voilà la vie est pleine de surprises. Je pense que ces partenariats c’est un peu le futur pour les maisons de disques. Car quelle autre maison de disque a pu monter un projet aussi ambitieux cette année ?  Dans le cas de Cuba, cette année, toutes les autres choses qui sont  sorties sont uniquement des compilations, faites par quelqu’un est allé à Egrem et a juste fouillé dans le back-catalog…N’importe qui peut faire cela. Pour ce projet nous avons enregistré dans les studios Egrem, on a passé presque une semaine là-dedans, on a travaillé avec toute une nouvelle génération d’artistes cubains : Ogguere, Obsesion, Aldeanos, Danay…Tous ces gens incarnent une nouvelle génération de talents. Et puis de l’autre côté on a réalisé un autre cd à la manière de ce que j’avais fait auparavant pour le Brésil et l’Afrique, où j’ai sélectionné des nouveaux trucs que j’ai écouté sur place ou que j’ai entendus à la radio. J’ai effectué deux visites là-bas, et c’est comme ça que j’ai pu rencontrer beaucoup de monde et puis un peu sentir l’atmosphère de cette ville.

Q: Qu’est-ce qui vous a frappé le plus à Cuba ?

Ce qui m’a frappé le plus c’est que les gens ont faim – ils ont vraiment cette envie d’y arriver. Ils ont faim pour leur musique, ils ont faim pour leur carrière, ils ont faim pour leur famille. Ils ont plus faim qu’en Europe, et ça a un effet sur la musique. Une autre chose qui m’a frappé c’est que tu rentres quand même dans un pays qui fait partie d’un autre régime. La Russie ou la Chine ressemblent aujourd’hui extérieurement à l’Amérique, tout est devenu pareil avec la globalisation. Alors que quand tu rentres à Cuba, tu sens que c’est encore fier d’être communiste. C’est comme si tu rentrais il y a vingt ans en Allemagne de l’Est, il y a encore un peu de cela, mais dans la Caraïbe. C’est un choc. Ça te surprend un moment.

Q: Vous qui passez des disques de presque toutes les musiques du monde, quelles sont les spécificités de la musique cubaine?

Pour moi c’est peut-être l’influence de la Santeria, de la spiritualité dans la musique, c’est un petit peu comme le Brésil de ce côté là. L’autre grand point commun entre Cuba et le Brésil c’est sans doute les percussions. Si j’étais batteur il faudrait que j’aille habiter à Cuba. Il y a là  ces codes musicaux, ce langage des percussions qui proviennent d’Afrique. La rumba est partout également. Je pense que la rumba c’est un petit peu comme le reggaeton, soit tu aimes soit tu n’aimes pas. La version rumba-rap du titre « La Revolucion Del Cuerpo » que nous avons faite est mon morceau préféré de l’album, mais beaucoup de gens prennent un moment avant de l’apprécier, ils ne comprennent pas vraiment ces rythmes assez compliqués, et le fait que ce ne soit pas direct. Pour moi c’est la rumba qui me séduit le plus quand je suis là-bas.

Q: Le premier CD de l’album est plutôt consacré au jazz cubain. Cependant vous avez  amené Roberto Fonseca à prendre une direction légèrement différente…

On s’est retrouvé à mi-chemin. Roberto est un artiste incroyable. Il a quand même pu monter sa carrière avec Buena Vista, et puis après avec son trio. Il a un public important, notamment en France, et a vraiment bien développé sa carrière. Tout le monde le considère à raison comme un grand prodige du piano, mais d’un autre côté je pense qu’il était assez fasciné à l’idée de faire quelque chose d’expérimental avec moi. Pour lui c’était  l’occasion de se retrouver hors du cadre habituel de son trio,  pour faire des trucs avec du hip-hop et d’autres styles. On avait juste quatre jours dans le studio. Quatre jours pour douze morceaux, et puis avec des artistes qu’il ne connaissait pas forcément. Il ne connaissait pas la chanteuse Danay. Je lui ai dit : « J’aimerais bien amener une fille qui s’appelle Danay demain au studio »…Il a répondu « D’accord, on verra bien comment ça se passe ». Et puis il l’a entendue et a été complètement soufflé par ses qualités, me racontant qu’il avait vécu à la Havane toute sa vie et qu’il cherchait justement une chanteuse comme elle depuis dix ans. Et finalement c’est moi, un Anglais, qui la lui fait découvrir ! Il y a donc eu de bonnes surprises comme celle-là. C’était un grand  freestyle qui dura quatre jours. Mon idée était de faire un truc qui soit ancré dans le jazz, mais via mes points d’entrée dans la musique cubaine. On a enregistré « Chekere son » d’Irakere, on a fait « Afrodisia » car c’était l’anniversaire de Blue Note, on a fait des reprises de « La Revolucion Del Cuerpo » du groupe de rap Ogguere parce que j’adorais ce titre, que j’avais entendu pour la première fois au mois de septembre de l’année dernière. On l’a refait en style rumba – il y avait les rumberos qui jouaient en bas au café Egrem – et puis j’étais un petit peu influencé par les albums de Kip Hanrahan, d’expérimentation cubaine d’il y a dix ans, ceux de Jerry Gonzalez et tout ça, alors je voulais faire un morceau un petit peu dans ce style-là. Pour « Roforofo Fight » de Fela, on a amené la chanteuse Mayra Caridad Valdes, la sœur de Chucho.  On a refait le morceau « Think Twice » de Donald Byrd, qui fut aussi repris par le producteur hip hop J Dilla dont les rappeurs cubains d’Obsesion sont super fans. Le tout était une expérimentation – acoustique – et je pense que ça a vraiment bien marché.

Q: Sur le deuxième CD, qui est une compilation de nouveaux morceaux, on entend pas mal de hip hop. Est-ce que la scène hip hop de Cuba vous a surpris ?

Je savais qu’il y avait beaucoup de reaggaeton qui sortait de Puerto Rico et qui rentrait via Miami à Cuba, mais le hip hop c’était assez étonnant. Je ne pense pas que les gens en ont vraiment entendu parler, à part Orishas. Un hip-hop « conscious » qui sort de Cuba, c’est  aussi compliqué parce qu’il faut faire attention à ce que tu dis. Ca reste encore un grand pays communiste. Alors avec le hip-hop là-bas tu prends un peu risque. Et c’était intéressant de travailler avec ces gens qui étaient quand même un petit peu à la marge. Ils sont vraiment fiers de leur scène. Je crois qu’il y a dix ans quelques artistes américains sont passés à Cuba, comme Talib Kweli, Erykah Badu ou The Roots, et je pense que ça a eu un grand impact  sur le hip hop cubain. Obsesion habitent dans une banlieue à une heure de la Havane, où il n’y a pas l’Internet, une petite pièce tout en haut d’un bâtiment qu’il faut vraiment trouver et où il y a toute la famille, ils ont un ordinateur qui date de vingt ans et m’ont joué des morceaux et des beats, et puis on a discuté Dilla… Los Aldeanos sont très connus là-bas. Doble Filo sont fantastiques, ils m’ont amené à des magasins de disques et on a inclus deux de leurs morceaux, dont un spécifiquement pour l’album, l’ « Amor Internacional ». J’ai fait deux séjours à Cuba, et le deuxième cd c’est un peu une compilation des meilleurs morceaux que j’ai entendus lors de ceux-ci.

Q: La plupart de ces nouveaux artistes avaient-ils enregistré auparavant pour une maison de disques ?

Très peu l’avaient déjà fait. Il y avait Kumar qui est venu en Europe, ainsi que Yusa et Telmary Diaz, qui sont sur le deuxième cd, mais une bonne partie n’ont jamais été sortis…C’est pour cela que ce projet est une bonne chose. Obsesion, Danay et Ogguere sont les trois qui m’ont le plus surpris.

Q: On trouve également sur le 2ème cd un morceau d’électro, de Wichy De Vedado. Pouvez-vous nous décrire la scène électro de Cuba ?

Rencontrer Wichy a été l’occasion pour moi de découvrir la scène électro locale. J’ai même mixé dans un club là-bas. Ils font des petites raves autour de La Havane. Bien que ce soit communiste, il y a quand même des petites micro-sociétés là-bas. Où j’ai mixé c’était plutôt des étudiants. Ils voulaient que je ne joue que de l’européen ! Et eux-mêmes ils ne jouaient  que de l’électro européenne. De temps en temps il y a un des djs qui passent à Cuba, comme Ricardo Villalobos qui est passé,  et ceux-ci leur laissent des disques. Mais pour eux c’est très difficile de trouver cette musique, les disques c’est un peu le black market pour l’électro. Entendre Wichy, dans une petite boite où il y avait 100 personnes, c’était une expérience fantastique. De sentir la réaction des gens, car c’est en même temps similaire mais  très différent de l’Europe…Parce que c’est vraiment leur underground. C’est un peu l’inverse de ce qui se passe dans d’autres pays.

Q: Est-ce que vous ne vous êtes pas demandé, avant de vous engager sur ce projet, si on n’allait pas vous accuser de faire indirectement l’apologie du régime ?
Je n’ai pas pensé la chose en ces termes. J’ai eu une occasion d’aller faire un projet ambitieux dans un pays nouveau pour moi, et de faire ressortir beaucoup  de jeunes musiciens, qui n’ont pas eu beaucoup d’opportunités pour quitter le pays. De vraiment pouvoir mettre un petit peu de valeur sur ce qu’ils font en 2009. C’était vraiment ce que j’avais en tête pour ce projet. Et puis il s’agit aussi de s’arrêter un instant,  et  de se demander : est-ce que Cuba c’est simplement Buena Vista Social Club ? Et moi j’ai envie de dire : « Ecoutez, il y a autre chose qui se passe là-bas !».

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