Qu’est-ce que le jazz ?

Il y a quelque chose dont je voudrais parler.
Les cinq ou six dernières années, j’ai noté un changement de direction profond chez beaucoup de jeunes pianistes. S’il vous plaît, gardez en mémoire que dans cet article, je ne parle que des pianistes de jazz, mais d’une certaine façon, cela s’applique aussi bien à d’autres instrumentistes.
Je suppose que je devrais commencer par définir le mot « jazz », mais j’y reviendrais plus loin.
Vous voyez, il semble qu’il y ait aujourd’hui un abandon du swing et de l’improvisation spontanée. Je parlais de ça récemment avec mon collègue Billy Childs et il lui paraît aussi qu’il y a une vague actuelle de musiciens qui tendent davantage vers des éléments européens que vers la tradition afro-américaine.
Il semble que le feeling du blues disparaisse et que nombre de ces jeunes pianistes sonnent davantage comme des musiciens de classique. En écoutant plusieurs concerts de piano solo, c’est assez évident.
Maintenant, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. J’ADORE la musique classique. Mais quand on en vient au jazz, il me semble que quelque part, chacun doit reconnaître, directement ou indirectement, son héritage.
Le jazz, en son origine, est une musique de bordel, il est né dans les bars à putes de la Nouvelle-Orléans. La musique était enjouée, gaie, dansante et en même temps techniquement avancée. Mais, et c’est le plus important pour moi, elle est née d’un esprit de liberté !
Il faut le rappeler parce que de nombreux jeunes pianistes sonnent comme s’ils avaient tout appris par cœur, jusqu’à l’ultime seizième note. Et même s’ils ne l’ont pas fait, on dirait que c’est le cas. Leur jeu est virtuellement sans fautes.
Mais quelque chose manque ! Je dois chercher très profondément pour trouver cette libre expression des émotions, cette envie de la corde raide, de l’expérimentation, des tentatives d’aller dans des passages difficiles, et peut-être de ne pas exécuter tout correctement, mais de tenter quelque chose.
J’ai toujours ressenti que les notes soufflées de Miles Davis faisaient parties de son canevas musical. S’ils jouaient toutes les notes correctement, est-ce que sa musique sonnerait pareille ? J’en doute !
Si ce que je pense est vrai, alors la perfection est surestimée, au moins en ce qui concerne le jazz.
Oui, je sais, et j’entends déjà la remarque : « la quête de la perfection est noble pour tout artiste. » C’est vrai. Mais quand la technique devient plus importante que l’envie de raconter une histoire ou de privilégier la pensée spontanée, alors je crois que c’est une quête qui ne va nulle part.
La technique est, et sera toujours, un moyen et non une fin. La technique est importante en ce qu’elle permet à un artiste d’exprimer ses idées plus aisément. Elle lui offre la flexibilité dans la pensée, et la liberté d’exécuter des passages plus difficiles et complexes. MAIS LA TECHNIQUE N’EST PAS LA MUSIQUE !
La route a été longue depuis les clubs de la Nouvelle-Orléans au Carnegie Hall, et que le jazz soit désormais reconnu est une grande chose. Mais à l’époque, même au Carnegie Hall, les musiciens n’oubliaient pas d’où ils venaient et n’avaient pas peur de rester eux-mêmes et de payer leur dû au blues.
Je ne dis pas que cette tendance à l’Européanisme (est-ce que ce mot existe ?) est nécessairement une mauvaise chose, je fais juste une observation, et m’interroge sur cette tendance.
On sait bien que les tendances dans le jazz évoluent – c’est l’essence de ce qu’est le jazz – et les changements sont employés par les musiciens pour créer un nouvel environnement. Mais pourquoi s’éloigner des valeurs musicales afro-américaines traditionnelles ?
Par moments, j’ai entendu certains de ces pianistes jouer le blues, et c’est assez évident qu’ils n’ont aucune idée de comment en jouer. Le blues est un feeling et une attitude. Dans mon jeu, il est au cœur de tout ce que je fais. Du coup, lorsque je vois de jeunes musiciens l’abandonner, c’est un peu comme s’ils abandonnaient une grande partie de ce que j’aime dans le jazz.
Personnellement, c’est là que je souhaite voir le jazz aller. Se diriger vers des éléments davantage liés à la musique classique européenne, même s’il s’agit d’une noble quête, me laisse penser que le jazz va suivre la même direction que le classique et être écouté uniquement dans des salles dédiées aux orchestres symphoniques ou utilisés comme de la musique d’ascenseur ou être écouté et apprécié par un petit groupe d’admirateurs.
Le blues à son meilleur (comme le gospel) est brut et libre. Il n’a rien à voir avec la virtuosité technique ! D’un autre côté, il n’y a rien que j’aime autant qu’une belle mélodie bien jouée, mais cette raucité, ou ce que Quincy Jones appelle les « greubons » (le gras du lard) doit apparaître quelque part dans la recette.

Cette année, j’ai tourné la plupart du temps avec Stanley Clarke. Chaque soir, on terminait notre set avec un blues. Le blues est important ! Au même titre que les chants de travails, les gospels et les spirituals, le blues est ce que les Noirs ont partagé à travers un moment terrible de l’histoire.
Même si je n’ai pas éprouvé l’expérience de l’esclavage, mes parents l’ont connu. Ainsi j’ai eu une connexion directe aux tripes du blues et à ses prédécesseurs musicaux. C’est une connexion directe au passé à travers une tradition musicale. Pour moi, ce feeling raconte une histoire et montre l’âme de mon peuple.
D’un autre côté, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’éprouver une expérience personnelle du scénario noir américain pour apprécier, comprendre ou jouer le blues ! Il suffit d’y voir de l’intérêt, d’avoir du talent et de travailler pour comprendre comment ça marche. J’ai vu BB King jouer en Europe devant des salles uniquement composée d’un public blanc et croyez-moi, ce public comprenait de quoi il s’agissait ! J’ai aussi vu des musiciens hollandais jouer du blues du fond de leur cœur. Il y a un public énorme pour le blues en Europe, et ils n’ont pas connu l’expérience de l’esclavage !
Ce que je ressens, je crois, c’est qu’il y a une déconnexion historique entre ces jeunes musiciens et leurs prédécesseurs. Mais peut-être que je deviens vieux et que je me mets à parler comme les vieux musiciens que j’ai rencontrés quand j’étais un étudiant…
Reste que je ne retrouve plus cet intérêt dans ce genre de feeling dont je parle. Autrement ils apprendraient à le jouer et l’incluraient dans leur arsenal. Peut-être qu’ils trouvent ça trop simpliste ou trop commercial. Mais cette tradition est LOIN d’être commerciale. Ce serait plutôt le contraire.
Ce qui fait et a fait le jazz est la combinaison d’éléments afro-américains et européens. Selon moi, cette musique fonctionne mieux quand elle contient les deux éléments. C’est de l’intégration. Quand les éléments sont séparés, aucun ne fonctionne sous l’appellation et la définition du jazz.
Maintenant, qu’est-ce que le jazz ?
Avec Stanley Clarke, on en a beaucoup parlé. Pour Stanley, c’est un terme non défini. Il était défini à ses débuts, mais est devenu avec le temps ce que le musicien, l’amateur ou le programmateur de radio ou de concert désire qu’il soit.
Personnellement, je souscris à la philosophie de Duke Ellington : « It Don’t Mean A Thing If It Ain’t Got That Swing ». Aussi vaste et variée qu’était la musique de Duke, il adorait le blues et comprenait son importance pour le jazz. Gardez à l’esprit que quand je parle de « blues », je ne me réfère pas à la forme musicale mais à une longue succession d’expressions et d’idées venues d’Afrique.
Qu’est-ce que le jazz, demandais-je ? Je sais en tout cas ce qui n’en est pas !
Je sais que le jazz est une attitude qui a le blues en son centre. A son meilleur, il est souvent spontané. C’est ce qui le différencie des autres musiques. Les musiciens de jazz sont des compositeurs spontanés versés dans l’art du thème et des variations, des sorciers du contrepoint, des docteurs en rythmique vaudou, des cygnes mélodiques, des océans harmoniques. Ils créent ce qui reste à créer, cherchant constamment, assimilant et donnant vie à un nouveau rejeton musical.
Ainsi, en fin de compte, que ces jeunes musiciens jouent du jazz basé sur cette définition est sujet à débats. Qu’ils soient de bons musiciens est indéniables. Que cela soit nécessaire est aussi un point de discussion.
Moi-même j’ai été accusé maintes fois de ne pas jouer du jazz, et c’est probablement exact d’un point de vue étroit et traditionnel. J’ai été exclu par beaucoup de magazines de jazz et de critiques à cause de ça. Pourtant, comparé à cette nouvelle vague de musiciens de « classique jazz », je me pose des questions !
Que je joue du jazz pur, du funk, du r’n’b, de la musique latine, de la pop ou du gospel – peu importent les styles – la grande majorité de ma musique possède des éléments jazz : elle est spontanée, largement improvisée et a le blues et le gospel en son cœur. À ce niveau, je suis davantage un musicien de jazz que beaucoup de ceux que j’entends aujourd’hui !
Au cas où vous trouveriez que je suis trop dur pour ces types, laissez-moi vous dire que j’ai entendu des jeunes pianistes incroyables qui savent vraiment jouer et vont dans que je pense être la bonne voie.
Je n’essaie pas de contrôler le jazz, l’idée même est ridicule. Le jazz est né d’un d’esprit libre et espérons qu’il le restera !
Au fond, c’est mon souci principal. Garder la liberté dans la musique ! Le musicien a besoin d’être libre pour créer ce qu’il a besoin de créer.
Je me fiche de ce que tel ou tel critique dit, ce que telle ou telle publication écrit. Bien que je croie que beaucoup le désirent, ils ne contrôlent pas la musique. C’est le musicien qui la contrôle !
Il y a trop de non-musiciens qui décident ce que les musiciens devraient faire. En un mot, c’est ce qui ne va pas dans ce milieu. Pire encore : certains musiciens écoutent ce que disent ces gens.
C’est ce qui est arrivé à beaucoup de ces jeunes pianistes.Ils ont été influencés par des non-musiciens. Ces gens du business ont le droit d’offrir leur opinion, mais il me semble que c’est au musicien de décider au final.
Mais la fatalité a fait que le musicien a abandonné trop de pouvoir. Résultat, trop de musique aujourd’hui est étudiée et totalement contrôlée. L’Internet est devenu un formidable contre-pouvoir dans cette lutte.
C’est merveilleux d’avoir un medium qui entretient la liberté musicale. C’est ce que j’ai toujours aimé dans le jazz et que je ne veux pas voir mourir dans son évolution.
Comme je l’ai dit auparavant, le style de musique n’est pas l’enjeu. Le message important est la liberté de création et de pensée. Construire à partir de ce qui est venu avant et apporter ces idées vers de nouveaux niveaux d’expression. C’est la seule façon pour cette musique d’évoluer véritablement et de devenir une extension de ce qu’elle a été.
Je sais que c’est un vaste sujet à discussion avec quantité d’opinions diverses. Je pensais que je devais l’écrire. Qu’en pensez-vous ?
Ce texte est paru en 2007 sur le site Counterpunch.org. Vous pouvez lire la version originale en anglais ici.



Large débat totalement justifié qui se retrouve aussi dans d’autres courants musicaux (la musique des groupes qui se disent, de nos jours, celtiques fut le centre d’une discussion nourrie, il y a peu, entre amis natifs ou amateurs du genre)
Je ne veux surtout pas passer pour agaçante mais « sixteenth note » c’est une double croche à ma connaissance et pas « seizième note »