Festival: Malte, à l’abordage du jazz

Les 15, 16 et 17 juillet, le Malta Jazz Festival fêtait ses vingt ans d’existence, dans un cadre parmi les plus somptueux offert à un festival de jazz en Europe. Au pied des imposantes murailles érigées par les chevaliers de l’ordre de Malte pour protéger leur puissante cité de La Valette, le site des concerts fait face au Grand Port, d’où l’on aperçoit sur la rive opposée les fortifications des villes voisines, Kalkara, Vittoriosa et Senglea, qui s’illuminent le soir et donnent à la scène un cadre grandiose. Des navires marchands traversent le port alors que la musique bat son plein tandis que certains voiliers viennent se glisser à proximité pour profiter du jazz au mouillage.
Confiée depuis deux éditions aux bons soins de Sandro Zerafa, guitariste natif de Malte et parisien d’adoption, le festival s’est recentré sur le jazz après avoir un peu trop ouvert le spectre de sa programmation. Si l’affiche 2010, ne se démarquait pas expressément de celle de nombreux autres événements estivaux, elle assumait une couleur « new-yorkaise » avec la présence de The Bad Plus, du Double Trio de Joshua Redman et d’Ari Hoenig.
« Enfant » du festival dont il a suivi toutes les éditions depuis la deuxième au point d’y situer l’origine de sa propre vocation, Sandro Zerafa revendique cette orientation, en correspondance avec ses centres d’intérêt musicaux, qu’il articule à des têtes d’affiche plus consensuelles, le jazz étant, selon lui, « très récent à Malte » et les spectateurs plus curieux que connaisseurs. C’est une autre qualité de ce festival, dans cette île vouée au tourisme, que d’accueillir un public, essentiellement local. La manifestation est financée en grande partie par le Malta Council For The Culture And The Arts, qui en a fait un événement accessible, le pass pour les trois soirées coûtant seulement 30 euros, ce qui en fait l’un des festivals les plus abordables. Et, de fait, une destination originale pour combiner visites historiques et concerts.
Bad Plus ouvrit le bal. Faux look glacial d’employé de Wall Street pour le pianiste Ethan Iverson ; élégance hirsute et décontractée pour le contrebassiste Reid Anderson ; tatouages verts aux bras et tête dure, le batteur David King… les Bad Plus sont ces mauvais élèves du jazz qui aiment mixer Sonic Youth et Cecil Taylor, David Bowie et Andrew Hill, passant d’abstractions collectives aux rythmes concassés sous la plume du pianiste à des suggestions mélodiques d’inspiration pop proposée par le contrebassiste. Décalé, parfois un peu trop, le trio, à l’aube de la parution d’un nouvel opus, peut paraître un peu routinier, appliquant les mêmes recettes que lors de son arrivée fracassante en 2003. Sur le quai, le public est à la promenade, converse, socialise, d’une manière toute méditerranéenne.
Survolté dès son entrée en scène, Mike Stern n’est pas franchement un modèle de renouvellement non plus. Mais il a sous les doigts une frénésie de jouer qui semble inépuisable, cultivant sous de faux airs de Mick Jagger, une rock attitude teintée de phrases à la Wes Montgomery. Pléonasme que de trouver ce jazz-rock énergique, propulsé par Chris Minh Doky et Dave Weckl, auquel s’était joint un Randy Brecker qui n’évoluait guère en dehors des clichés.
Le Double Trio de Joshua Redman est la transposition scénique de son disque Compass : deux contrebassistes, Reuben Rogers et Matt Penman ; deux batteurs, Bill Stewart et Greg Hutchinson ; et autant de combinaisons. En forme de workshop, le saxophoniste joue des associations selon les morceaux, commençant et terminant au complet dans la descendance d’Ornette Coleman et de John Coltrane, laissant des espaces à chacun, lâchant la bride alors qu’on l’a connu plus contrôlé. Des quatre trios possibles, c’est peut-être l’association Rogers-Stewart qui fut la plus complémentaire. Au rappel, sur « Barracudas » de Gil Evans, le Double Trio donna la mesure de sa puissance et de son élasticité, offrant une profondeur de chant nouvelle au saxophoniste.
Esperanza Spalding aime chanter ; elle le fait souvent à tue-tête, avec des accents de Betty Carter autant que de Jill Scott, mais une voix plus quelconque et souvent forcée. « Let’s Fall in Love », lance-t-elle en s’accompagnant à la contrebasse, au public maltais qui ne manque pas d’adopter la jeune américaine, showwoman déjà bien rodée. L’ensemble hésite entre des démonstrations de fin d’études et des velléités groovy en forme de chansons d’amour stupides qui laissent attendre plus de maturité musicale.
Invité à ouvrir la troisième soirée, Charles Gatt, batteur maltais fondateur du festival, avait réuni un quartet de circonstances dans lequel on retrouvait la saxophoniste anglaise Amy Gamlen, membre comme Sandro Zerafa du Paris Jazz Underground, collectif de jazzmen parisiens, et sa sonorité singulière, entre Paul Desmond et Ornette Coleman. Répertoire ouvert, fraîcheur d’inspiration, un Gatt à la Paul Motian, sans effet de manche.
Le trio d’Ari Hoenig fut l’occasion de découvrir en chair et en os ce guitariste israélien dont la réputation grimpe en flèche parmi les musiciens à New York : Gilad Hekselman. Si l’on sait d’où il vient (une synthèse personnelle de Jim Hall, Pat Metheny et Kurt Rosenwinkel), on ne sait jamais où il va. En parfaite correspondance avec le batteur, comme d’habitude toutes ouïes dehors, dans un dialogue permanent aux réactions instantanées, Hekselman ne phrase pas, il joue avec les notes, dans des variations incessantes. Ce trio est-il le plus inventif depuis celui de John Scofield avec Steve Swallow et Bill Stewart ? Capable de transfigurer « Moanin’ » de Bobby Timmons (exposé a cappella par Hoenig jouant uniquement sur la hauteur des peaux) et « Moment’s Notice » de Coltrane, il offrit un feu d’artifice plus éblouissant que celui qui, au même moment, s’élevait depuis la rive opposée.
Richard Bona, avec un groupe roboratif et cosmopolite embrassant Cuba, l’Afrique, Weather Report et Malte en passant, ne parvint pas tout à fait à retrouver l’éclat et la facétie de ceux qui l’avait précédé, appelant de ses vœux une explosion qui avait déjà eu lieu, avant qu’il n’entre en scène, dans la nuit maltaise.
Photo de Joshua Redman par Sergio Muscat. Le site du photographe
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